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Janvier 2009
Hors-série, février 2009
Février 2009
Avril 2009

Avril 2010

Janvier 2009

ET PENDANT CE TEMPS, LA BIRMANIE, LE TIBET…

Le vacarme proche-oriental a ceci de notable qu’il a le douteux privilège de faire écran, dans les chancelleries et la grande presse, au reste du monde. Comme l’ONU en témoigne à sa manière. Ainsi, au Conseil de sécurité, l’émissaire du pays qui en assure en janvier la présidence tournante, se permet même de pousser, peut-être sans le vouloir, la caricature à l’extrême, reflétant dans le même souffle l’inanité de ce qui se passe dans cette enceinte. Après les conciliabules et compromis d’usage, un projet de résolution prônant un cessez-le-feu est avancé, à soumettre au vote. Bernard Kouchner (c’est lui qui officie ce jour-là) demande le texte, un assistant lui glisse une feuille, et le sémillant président de s’esclaffer : « Ah non ! Le texte à voter, pas le résultat du vote ! » Est-ce à dire que l’issue du vote était déjà donnée d’avance ?
Pourtant, après consultation à main levée et comptage des voix, pas de consensus unanime comme le veut la coutume : une abstention clairement
argumentée par Condolezza Rice. Rideau sur les petits jeux de coulisses des honorables membres du Conseil de sécurité, on connaît la suite. L’ONU n’a pas les moyens de ses bonnes volontés affichées, le grand jeu trouble des alliances de circonstances – intérêts divers et divergents + solidarité agissante des autoritarismes de tout poil – fausse la donne et anéantit jusqu’au respect des principes fondateurs
de l’institution.
Comme nous le faisait remarquer un ami birman sachant de quoi il parle (il représente le gouvernement démocratique en exil au siège onusien à New York) : « Après des missions de toutes sortes sans résultat concret, on en vient à dire aux responsables des Nations unies, ‘Si vous ne pouvez pas nous aider, au moins ne trahissez pas le peuple birman’. » Constat amer, mais sans conteste lucide dans la perspective des élections annoncées pour 2010, dont les opposants admettent qu’ils n’ont rien à y gagner dans la mesure où « elles visent uniquement à avaliser la légitimation de la junte et son maintien abusif au pouvoir, au mépris des aspirations d’une majorité de la population du pays. »

Le Tibet, point de mire de la propagande officielle chinoise

S’il est des promesses que le parti communiste chinois sait tenir, c’est bien celles de ne tolérer aucune velléité de contestation et de réprimer sans barguigner.
Les signataires de la Charte 2008 en font actuellement les frais, avec plus d’une centaine d’entre eux interpellés, harcelés ou en résidence forcée. D’autres protestataires – les parents d’enfants malades de la mélamine, des ouvriers non payés des mois durant, des migrants renvoyés dans leurs foyers les mains vides – ne sont guère mieux lotis : d’anciennes mesures restrictives sont réactivées, de nouvelles s’adaptent à l’évolution technologique, et l’opacité règne sans partage à l’occasion de procès secrets ou cachés, avec des accusés extirpés de geôlesfantômes dont personne ne connaît ni ne reconnaît l’existence. Des guantanamos à la petite semaine, version chinoise.
Quant à la répression, elle va bon train depuis le début de l’année : une soixantaine d’arrestations officiellement annoncées à Lhassa « pour avoir répandu des rumeurs » ; des enlèvements officieux dont les victimes réapparaissent (dans le meilleur des cas) beaucoup plus tard, loin de chez elles, sévèrement battues ou torturées. Il y a parfois des libérations inattendues – lorsque les « heureux » bénéficiaires sont si mal en point que les autorités carcérales craignent de les voir mourir en détention et préfèrent s’en défaire avant. Dame, puisque des représentants chinois officiels affirment quand on leur demande des explications aux Nations unies que « la torture n’existe pas en Chine, puisque c’est interdit par la loi » ! Sans parler des programmes menés manu militari de sédentarisation des nomades ou de relocation de villages entiers (par ex. le long de la nouvelle voie ferrée menant à Lhassa) : pour les « civiliser ».
La propagande, elle, se porte à merveille – même si les services spécialisés ont été rebaptisés « de publicité ». Encore une promesse tenue par le régime, qui avait lancé l’an dernier une vaste campagne destinée à faire connaître « la vérité sur le Tibet ». Faisant suite au « Livre blanc » de l’automne passé, l’agence de presse officielle annonce la sortie d’un livre qui « dévoile le Tibet ». Ah bon, parce qu’il était « voilé » jusqu’à maintenant ? Fonctionnaires dûment mandatés et tibétologues maison sont chargés de mission dans divers pays occidentaux et envoyés à la
rencontre d’interlocuteurs bien ciblés : presse, historiens, spécialistes, responsables d’organisations culturelles ou caritatives, pour bien leur expliquer le Tibet version chinoise d’hier à aujourd’hui. Les images de mars/avril 2008 font désordre dans la saga officielle, il reste urgent de les faire oublier, de les effacer des mémoires, comme si elles n’avaient jamais existé.
Mais justement, ces images-là ne s’effacent pas. Elles sont d’autant plus présentes que s’approche le 50e anniversaire du soulèvement populaire de Lhassa en 1959 contre la présence étrangère, du début de l’exil, et qu’un demi-siècle, c’est très long pour supporter davantage la nostalgie du sol ancestral. Peu après, ce sera la grand-messe du parti communiste chinois à Pékin, confronté à nombre de défis sérieux portés par une population qui bouge. Ensuite, en juin, rappelez-vous, c’était il y aura bientôt vingt ans, les événements de Tiananmen, occultés de la mémoire collective d’une jeunesse née ‘après’, mais qui ont cristallisé des espoirs renaissant comme le phénix de ses cendres.
Bref, une année du buffle de terre qui promet…
c.b.l.

 

Hors-série, février 2009

L’INVASION, L’EXIL – CONTRE L’OUBLI, POUR MEMOIRE

« Veilleur, où en est la nuit ? », interrogeait naguère un poète aux heures sombres d’une autre histoire. Cette fois, c’est une voix lointaine, « d’un drôle de pays qui n’existe plus et qui existe tellement » (disait un jour Woeser), qui reprend le flambeau et forme rempart contre l’oubli. D’autres voix à travers le monde ont pris le relais et s’en font l’écho. Pour que vive le Tibet et que cette flamme vacillante entretienne l’espoir de tous ceux qui la gardent au cœur afin d’éclairer le chemin. Car l’histoire des hommes (et des femmes) porte témoignage que son autre nom est liberté.

2005-2008 : PLUS RIEN QU’UNE FLAMME BATTUE DES VENTS

Les fêtes tibétaines :
Les fêtes de qui, réellement ?
Je ne sais pas, je n’en sais rien, je ne sais pas.
Je ne saurais dire si quelqu’un est heureux lors de ces fêtes.
Du premier au douzième mois du calendrier tibétain
(pas le séculier, ni le chinois lunaire)
Losar, Saka Dawa, Shöton, Ganden Ngam Cho…
A l’origine, c’était pour honorer le Bouddha, être agréable aux divinités, repousser
les démons et s’amuser.
Les fêtes s’éloignent de nous.
Il ne reste plus rien d’elles sinon un nom,
Rien de plus qu’une représentation vide,
Rien qu’une série de documents officiels
Qu’on nous lance à la tête, où tout est INTERDIT, INTERDIT, INTERDIT !
Fais ceci ou cela, il s’en suivra ci ou ça,
Le tout pointant vers une fin effroyable.
Ainsi, aller au monastère et y faire tourner un moulin à prières,
Si ce n’est pas trop grave, on vous ampute le salaire ;
Si c’est sérieux, vous êtes licencié ;
Et si c’est plus sérieux, soyez prêt pour la prison.
Avec le temps, les documents officiels vont s’estomper,
Ils deviendront transmission orale,
C’est une ancienne règle, vérifiée par le temps
Mais toujours menaçante.
Et pourtant, le pire n’est pas encore révélé
Bien qu’il ait pointé son sinistre visage le jour d’avant hier.

Le jour avant hier, c’était Ganden Ngam Cho,
La journée de Jé Rimpoché,
Dans chaque foyer on allume les lampes à beurre et on récite les Trois Joyaux -
Du moins, ainsi en allait-il autrefois.
Chaque année est pire que la précédente. Quand l’an 05 est arrivé,
Au rugissement du nouveau secrétaire Zhang, Lhassa tremblait et frissonnait.
Insouciants de l’interdit, les Bopas s’étaient rassemblés de toutes les directions
J’ai vu des flammes jaillir vers le ciel
Et illuminer les visages masqués.
Cette consolation fantasmagorique
A suffi : on pouvait ignorer les policiers et les indic. en civil debout à proximité.
En 2006, en première page du Journal de Lhassa,
Le Comité municipal du parti a publié un avertissement formel
Au nom des autorités municipales : « Il est interdit à quiconque… où que ce soit…
De participer ou de regarder en spectateur des activités liées à la fête des lampes. »
En 2007, alors que j’étais très loin, à Pékin, des amis m’ont dit :
« Il n’y a jamais eu autant de policiers,
et pourtant il n’y a jamais eu autant de fidèles :
Dans la foule, il y avait pas mal d’Amdoans et des Khampas qui se prosternaient.
Uniquement lors de la prosternation on peut crier en sécurité. »
Cette année, pour le Ganden Ngam Cho,
Qui était le jour d’avant hier,
Ils disent :
« J’ai été au Barkhor cet après-midi,
Nombre d’échoppes avaient fermé tôt.
Mais l’on pouvait entendre les haut-parleurs brailler inlassablement en chinois et en tibétain
INTERDIT DE PARTICIPER
INTERDIT D’ETRE SPECTATEUR
INTERDIT DE SE RASSEMBLER
Je ne sais où les haut-parleurs avaient été installés,
Mais on pouvait les entendre du côté du Tsuklakhang
Le son arrivait jusque-là, si loin…
Juste comme du temps de la Révolution culturelle, murmuraient les vieux.
Tous les jours les haut-parleurs, en tibétain et en chinois… ils semaient l’effroi.
Et tant d’hommes sur les toits, allant et venant,
Armés ou non,
Et nombre d’entre eux patrouillant la vieille ville,
Certains en uniforme, d’autres pas…
C’était comme s’il y avait des amchock partout,
Des mi dans tous les coins. »
Lorsque les clichés de Xinhua ont été mis en ligne,
Il n’y avait pas de sang s’élevant des encensoirs,
Pas plus que des habitants de Lhassa portant de grands masques,
Et les gens d’Amdo et du Kham qui venaient prier les autres années,
Il n’y en avait pas, ils n’étaient pas venus. Ils n’étaient pas là.
Il n’y avait que des kusho du Tsuklakhang

Qui allumaient des lampes à beurre, et les flammes vacillaient au vent.
Le ciel nocturne était bleu, d’un bleu profond ; le Potala était silencieux, étrangement solitaire
Les silhouettes sur la grand-place, à l’exception de ceux en service,
N’étaient-elles que des passants et des zangpiao poussés par la curiosité ?
Dans la dépêche de Xinhua postée en ligne,
Un policier anti-émeute muni d’un bouclier était cité :
« Les gens du commun peuvent allumer des lampes tout leur content,
Nous ne laisserons pas les méchants bouter le feu à la mèche des troubles
».
Et d’ajouter, d’un ton didactique :
« Ce soir, tout le monde veut allumer une lampe de paix,
selon la tradition ethnique tibétaine. »
Non. Ce n’est pas une lampe de paix.
C’est une lampe de mémoire.
Vous autres, en avez-vous jamais jamais eu la moindre idée ?
N’avez-vous jamais jamais entendu la voix enfouie de notre coeur ?
« Dans un monde corrompu, les gens simples
Se languissent du Grand Maître
Lui qui a pitié de la terre et plaint le Pays des Neiges
J’attends, juste maintenant, je me languis de votre bonté,
Car pour nous, seul le Vénérable demeure.
»
Pour nous, seul le Vénérable demeure !

Woeser
Le 23 décembre 2008

D’après la traduction de l’original en anglais, du site www.Raggedbanner.com
(les notes sont celles de l’auteur, sauf indication contraire)
traduction c.b.l.
Zhang Qingli, nommé secrétaire du pc au Tibet en novembre 2005, doté des pleins pouvoirs en mai 2006, s’est fait connaître par son attitude intransigeante (n.d.t.)
Allusion à l’ouvrier modèle Wang Jinxi, surnommé « l’homme de fer » du temps de Mao en
raison de sa ténacité au travail.
Bopas : Tibétains ( tib., de « Bod », nom que les Tibétains donnent à leur pays)
Tsuklakhang : Le nom donné au complexe monastique du Jokhang en tibétain
Amchock : « oreille » (tib.) surnom donné aux policiers en civil ou aux espions
Mi : « oeil » (tib.), surnom donné aux policiers en civil et aux espions
Xinhua : agence de presse officielle Chine nouvelle (n.d.t.)
Sang : encens (tib.) utilisé pour les offrandes bouddhistes lors des cérémonies
Kusho : titre de politesse (tib.) pour Monsieur, ici il désigne les moines
Zangpiao : abréviation du nom donné à des jeunes venus des régions chinoises vivre à Lhassa pour travailler dans des domaines artistiques
Les gens du commun peuvent allumer des lampes, etc. : d’après un vers d’un poème classique « Seuls les hauts fonctionnaires ont le droit d’allumer un feu ; les simples gens n’ont même pas le droit d’allumer une lampe » (Lu You, poète de la dynastie Song)
Dans un monde corrompu, les gens simples, etc. : Vers repris de « Chérissant la mémoire de Tsongkhapa le Fondateur », mais faute de pouvoir prononcer le nom interdit, les Tibétains appliquent le qualificatif au Dalaï-Lama
(n.d.t.)

Février 2009

AU TIBET L’AN 9 SOUS LA BOTTE CHINOISE

Le Tibet, tout le Tibet – la Région dite autonome ainsi que les marches orientales historiques du Kham et de l’Amdo enclavées dans les provinces du Gansu, Sichuan et Qinghai – à nouveau fermé aux étrangers jusqu’à fin mars ou avril, en dépit des affirmations officielles péremptoirement réitérées que le calme règne sur le toit du monde. De lourdes condamnations pour 76 « fauteurs de désordres publics », y compris 9 moines de Samyé, lors
des événements du printemps 2008, en guise d’avertissement. Juste avant le Losar et surtout la date fatidique du 10 mars. Quelques détenus en piteux état relâchés de crainte de les voir mourir en prison. Des Tibétains dans les zones rurales contraints sous peine d’amendes ou de brimades de ‘participer’ pour l’occasion à des réjouissances de Nouvel an alors que le coeur n’y est pas. Sans oublier la décision ajoutant l’insulte à la blessure d’instituer le 28 mars comme jour férié en guise de « journée de libération des serfs ». Des clichés subrepticement évadés prouvant la présence renforcée de militaires armes au poing à Labrang, devant le Jokhang à Lhassa et dans d’autres monastères. Des centaines d’arrestations (près d’un millier) préventives, des mises en garde et des menaces explicites – si toutes ces informations n’illustrent pas le quotidien d’un pays non pas « sous contrôle » (comme le dit la propagande officielle), mais simplement occupé, c’est signe que les mots, qui nomment les choses, sont singulièrement dévalorisés. Ou ne veulent plus rien dire.
Et pendant ce temps, au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le fameux EPU pour « Examen périodique universel » si fièrement brandi comme la panacée à tous les maux qui ont fait sombrer la défunte Commission des droits de l’homme dans le discrédit, passe en revue le dossier de la Chine. Un exercice si futile que Human Rights Warch n’a pas hésité à le qualifier d’échec. Rappelons que ladite épreuve se fonde sur des rapports et documents préparés et fournis par le gouvernement du pays sur la sellette. Les « pairs » sont les autres membres du Conseil, c’est-à-dire les représentants mandatés des pays membres de l’honorable ( ?) institution. Les autres pays et les ONG peuvent poser des questions et présenter leurs points de vue, qui sont résumés par les fonctionnaires du Secrétariat aux droits de l’homme à l’intention des participants au débat, dont le nombre est strictement limité, de même que leur temps de parole.
D’emblée il est apparu qu’en ce qui concerne l’examen de la Chine, les dés étaient pipés : dans la présentation du dossier, aucune référence aux questions précises émanant d’ONG, tandis que toute remarque jugée (par qui ?) désobligeante de certains (trop rares) gouvernements a été gommée. Si bien que le choeur devenu habituel des dictatures et autoritarismes divers qui mènent le bal au Conseil a eu tout loisir de tresser des louanges au régime chinois après avoir béatement écouté l’émissaire de Pékin égrener les bienfaits du régime en vue de faire le bonheur du peuple et de civiliser les « minorités ». Pas un traître mot du Tibet ou des Ouïghours, ni des dissidents incarcérés, ni des mécontents privés de parole, ni des récalcitrants qui osent encore redresser la tête : ils n’existent pas. Circulez, il n’y a vraiment rien à voir. Le silence des démocraties – ou de ce qui en reste – devient assourdissant.
Et pendant ce temps, le Fils du ciel – pardon, du Parti communiste – de service à Pékin, Hu Jintao en personne (celui qui a été surnommé « le boucher de Lhassa » en raison de sa politique de répression au Tibet à la fin des années 1980) fait tranquillement une tournée officielle dans quelques pays amis. A commencer par l’Arabie saoudite (cet autre champion des droits de l’homme, et surtout de la femme) tandis que le porte-parole chinois s’empresse de préciser, à la veille de son départ, que « ce déplacement n’a rien à voir avec le pétrole, c’est uniquement une visite d’amitié » . Ce qui va sans dire va toujours mieux en le disant. Ce qui n’a pas empêché l’ami chinois de signer un joli contrat (près de trois milliards de dollars)
avec son ami le roi pour la construction d’un monorail dans la ville sainte de La Mecque, afin de faciliter le parcours des pèlerins…
Autant pour le PDG d’Alsthom qui se plaignait au début de l’année des tentatives chinoises d’exporter des « technologies étrangères », contrairement aux engagements contractuels signés avec de grands consortiums dont sa firme fait partie. Le reste du voyage africain s’est déroulé sur tapis rouge en pays conquis, car bien sûr, l’amitié n’a pas de prix…
Dans le même temps, ce bon M. Raffarin s’efforçait d’amadouer ses hôtes à Pékin afin de panser définitivement ( ?) les blessures d’amour-propre chinois et de rétablir les « liens cordiaux » entre les deux pays. En attendant le prochain faux-pas d’une opinion publique ‘mal informée’ ou d’un responsable téméraire que Son Impériale Majesté pékinoise s’empresserait de rappeler à l’ordre ?
Lors de son bref voyage récent en Europe – Rome, Venise et Baden-Baden – le Dalaïlama a rappelé, en réponse à une question, que la situation était « tendue » au Tibet et que des troubles pouvaient se produire. Pékin a réagi au quart de tour en l’accusant de fomenter le désordre et l’insécurité. Pour justifier les mesures coercitives annoncées, l’interdiction aux journalistes d’aller vérifier les faits sur place et tenter de faire passer pour argent comptant une propagande minutieusement orchestrée ? Un ouvrage intitulé « Nous avons vu mourir l’Espagne » vient de paraître aux Etats-Unis. Soixante ans d’occupation, cinquante ans d’exil et de résistance même passive tissent la toile solide de l’existence tibétaine depuis de longues années, avec en point de mire l’espérance d’un retour trop longtemps différé. Plus que jamais le temps presse : l’endurance, l’espoir et la solidarité sont nécessaires pour aller jusqu’au bout du chemin. Pour que demain nul ne puisse compiler un recueil sous le titre « Nous avons vu
mourir le Tibet »…
C.B.L.

Avril 2009

TIBET, ENVERS ET CONTRE TOUT ESPOIR

Incongruité des images se téléscopant au kaléidoscope de l’actualité : deux présidents euphoriques, tout sourire et un verre à la main, lors de la visite de Nicolas Sarkozy en novembre 2007 à Pékin chez Hu Jintao ; les deux mêmes, crispés, le bras raide lors d’une (traditionnelle ?) poignée de mains à Londres en marge du G-20 début avril 2009. Une mine d’enterrement qui sied d’ailleurs aux circonstances, puisque les deux hommes venaient
officiellement (pour combien de temps ?) d’enterrer la bruyante brouille opportunément montée en épingle par l’un reprochant à l’autre d’avoir osé rencontrer le dalaï-lama, cet empêcheur de mentir en rond. Il aura fallu bien des salamalecs, plusieurs ambassades et nombre de missions de contrition pour apaiser le courroux des dignes héritiers de l’arrogance impériale de la Cité interdite – en somme, un acte d’allégeance à la dictature, guère conforme à l’idéal républicain ni à la réitération inlassable de la défense des droits de l’homme. Passez muscade, l’heure est au compromis et à la nécessité de s’en tenir à la Realpolitik. Autonomie ou indépendance, l’intégrité territoriale de l’empire est tenue pour sacro-sainte, le Tibet n’est
pas à l’ordre du jour – ni des relations franco-chinoises, ni des instances onusiennes, et gare à vous qui osez vous ingérez dans les affaires intérieures de Pékin.
Et pendant ce temps, là-bas au loin sur le toit du monde, dans ce pays qui existe pourtant sans existence dûment reconnue, les forces de l’ordre chinois arrêtent, harcèlent, torturent, violent, battent à mort les récalcitrants – moines, nonnes, nomades, fermiers, étudiants, vieux ou jeunes – ces insensés réfractaires au bonheur colonial imposé sous prétexte de modernisation, de libération de l’impérialisme et, tout récemment, d’émancipation
des serfs, sans oublier la réforme démocratique. A se demander ce que veulent ces Tibétains qui s’obstinent à prétendre vouloir se gouverner eux-mêmes et bâtir à leur guise leur avenir en sauvegardant leur culture, leurs traditions, leur altérité. Rien de plus ni de moins que ce qui est inscrit dans la Charte des Nations unies…
Littéralement coupé du reste du monde, transformé en prison à ciel ouvert, sous loi martiale inavouée, interdit à tout regard extérieur, le Tibet a vécu bâillonné les semaines marquant le 50e anniversaire de la révolte de Lhassa, le coup de force chinois contre son gouvernement légitime et le début de l’exil. A l’intérieur, quelques téméraires se sont risqués à manifester en solitaire ou en mini-groupes, aussitôt embastillés sans autre forme de procès.
Des moines, des nonnes, des jeunes, des nomades, des fermiers ont été arrêtés – sous couvert de « troubles de l’ordre public », sinon de « mise en danger de la sécurité de l’Etat ». Rien, ou si peu, ne filtre pour permettre de se faire une idée de la situation, et ce n’est pas l’annonce de la réouverture du Tibet au tourisme dès le 5 avril qui va changer grand-chose, puisque journalistes et diplomates en demeurent strictement bannis. Et les agences touristiques intéressées sont moins affirmatives, avançant le 15 ou le 28 avril pour l’ouverture promise.
Quant aux responsables des affaires du monde, ils ont bien trop à faire ailleurs pour demander des comptes aux tortionnaires, aveugles une fois encore aux conséquences prévisibles de leur inconséquence : despotes et tyranneaux liberticides de toute obédience ont vite fait d’en tirer
avantage.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine – lors de la réunion dite de suivi de la conférence contre le racisme de Durban qui doit s’ouvrir à la fin du mois au siège européen des Nations unies à Genève, le Tibet n’est pas au programme. Dame, quiconque s’aventure dans cette auguste enceinte à prononcer son nom s’attire aussitôt les foudres des honorables délégués dépêchés en force afin qu’il ne soit pas porté atteinte à l’image de la Chine.
Autrement dit, Union européenne, Amnesty International ou autre ONG, voire pays, qui s’y frotte se voit sur-le-champ remis vertement en place, au prétexte que « ces allégations sont basées sur l’ignorance et les préjugés », et ceux qui en font mention sont fermement invités à « revenir dans le droit chemin et procéder à davantage d’autocritique. » Un authentique langage de révolution culturelle même pas revisitée, simplement repris pour les besoins d’une cause pas facile à défendre face aux preuves et témoignages accumulés contredisant les lénifiants propos officiels.
Faut-il que les actuels dirigeants chinois soient si peu sûrs de leur fait pour en arriver à croire, selon le mot de Mao, qu’un « mensonge répété cent fois devient une vérité ». Une vérité, peut-être, mais toute relative, et vouée comme toute chose à changer, car inexorablement la roue tourne. Une offensive de propagande sans précédent contre le dalaïlama et les siens a dernièrement été lancée, qui ne s’embarrasse ni de scrupule ni de
diplomatie, ni même de la réalité de faits historiques reconnus. Il n’est que de suivre les nouveaux sites qui viennent de fleurir sous des titres aussi révélateurs que « les droits de l’homme du Tibet » (et d’ailleurs ? de Chine, par exemple…) ou « le vrai Tibet » qui s’étend complaisamment sur l’exposition organisée en grande pompe à Pékin pour l’édification d’un public soigneusement choisi, sans oublier les « réactions des visiteurs », quitte à opérer le bon choix parmi les commentaires ou à déformer simplement ce qui a été dit : les ficelles classiques d’un bureau de la propagande, rebaptisé l’an dernier « de publicité », bien rôdé.
Ajoutant l’insulte à la blessure, les pontes du PCC feignent de croire qu’il suffit de donner du bâton pour bâillonner l’opinion. Encore une fois, peut-être – mais simplement pour un temps : impossible de berner tout le temps tout le monde. Des Chinois ne s’y trompent plus, comme les signataires de la Charte 08 toujours plus nombreux en dépit du harcèlement continu auquel ils sont soumis, qui remettent en cause le système instauré avec le fusil. Des liens se tissent entre démocrates persécutés et peuples opprimés, à l’intérieur comme à l’extérieur. Une longue, si longue patience exprime à sa manière une forme de résistance : la liberté trouve refuge au coeur de ceux qui résistent tandis que passent les dictatures. L’histoire
enseigne que ces dernières n’ont qu’un temps, que des consciences finissent par se réveiller pour secouer le joug imposé. Sans oublier que la liberté du Tibet est aussi une métaphore de la nôtre…
C.B.L.

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Avril 2010

TIBET ET CHINE : NE PAS CONFONDRE

Non, cette fois la terre n’a pas tremblé avec une rare violence en Chine, mais à Jyekundo
(Yushu en mandarin) au Tibet, et ce sont essentiellement des Tibétains qui ont été frappés par ce
brutal coup de colère. Inutile certes de faire des comptes d’apothicaire à l’heure d’un tel désastre,
mais tout de même, le respect le plus élémentaire dû aux victimes est de mentionner correctement
leur identité réelle, comme de leur accorder la dignité essentielle de mourir en tant que tels sur leur
propre sol ancestral. Aussi, tous les grands de ce monde qui se sont empressés d’envoyer des
messages de condoléances au président chinois auraient-ils été tout aussi bien avisés d’en présenter
au Dalaï-Lama et à tous les Tibétains, de l’extérieur comme de l’intérieur.
A force de feindre d’ignorer le différend entre les deux voisins au coeur de la Haute Asie, on
finirait par oublier trop commodément que le Tibet est un pays occupé depuis six décennies, que son
peuple est captif d’un pouvoir colonisateur et que son droit fondamental à l’autodétermination lui est
refusé par un régime autocratique – pour ne pas dire dictatorial. A force de s’incliner si bas devant
une réussite économique qui aveugle ceux qui ont les yeux plus gros que le ventre et n’ont cure du
sort d’autrui, la vue se brouille et l’ignorance, volontaire ou non, fait le reste.
Pourtant, dès les premières images disponibles – photos ou reportages vidéo en provenance
des agences officielles chinoises elles-mêmes, aucun doute n’était possible : morts ou vivants, les
victimes sont en majorité tibétaines (passons sur cette formule glanée dans une dépêche d’agence
française « une chinoise d’ethnie tibétaine », faudrait que quelqu’un m’explique ce que ça veut
dire…) Ces visages de nomades dernièrement sédentarisés de force (sous prétexte de sauvegarder
l’environnement…) ne sauraient être confondus avec d’autres populations d’immigration récente
dans cette région reculée si tragiquement touchée. A en croire des réactions sur la toile chinoise,
même des internautes han n’en reviennent pas : eux qui d’ordinaire n’apprécient guère ces voisins
turbulents considérés comme des barbares et qui de surcroît se montrent ingrats envers un régime
qui fait tout pour les sortir de leur « arriération » et d’un prétendu servage séculaire, découvrent
soudain les conditions de misère qui leur sont imposées. L’un d’eux s’étonne : alors que la télévision
officielle montre toujours des Tibétains richement vêtus d’habits somptueux dansant et chantant les
louanges du parti communiste et de ses dirigeants, voilà qu’il les entrevoit sous un jour totalement
différent, dans des contrées rudes laissés pour compte d’un développement qui les ignore, tandis que
des colons venus de Chine continentale exploitent les richesses de leur sous-sol sans tenir compte de
leurs traditions ni de leurs coutumes.
Les autorités chinoises si fières d’aligner chiffres et statistiques témoignant de leur
sollicitude du bien-être de la population « d’ethnies minoritaires comme les Tibétains » se retrouvent
confrontées à une réalité qui rappelle singulièrement celle du tremblement de terre au Séchouan en
2008, avec les écoles effondrées et des élèves par dizaines morts sous les décombres… Au fait, qui a
décidé que les Tibétains sont une « ethnie minoritaire » ? Que comprendre de cette réflexion d’un
ex-pasteur nomade qui raconte avoir été contraint de se séparer de son troupeau avant d’emménager
dans une maison qu’il a dû payer et qui a désormais tout perdu – sauf la volonté de quitter cette
existence qu’il n’aime pas dans une ville qui n’a rien à lui offrir en échange de sa prairie, de son
horizon et de son silence perdus : on lui a promis une tente, il attend pour repartir vers son pâturage
ancestral, quitte à aller « faire paître les bêtes de ceux qui sont restés en liberté »…
Malgré les restrictions imposées, des témoignages s’accumulent qui disent la détresse des
survivants, la solidarité qui s’organise vaille que vaille, le ressentiment aussi qui monte en raison des
secours qui tardent et s’occupent d‘abord des bâtiments administratifs officiels et des immeubles
résidentiels, sans guère se soucier du quotidien des plus mal lotis. La communauté exilée, qui a
accueilli ces dernières années nombre de jeunes réfugiés de ces régions reculées fuyant précisément
les campagnes de sédentarisation forcée ou de rééducation patriotique dans les monastères, fait
office de courroie de transmission et de recherche d’informations grâce à des liens familiaux, tout en
s’activant afin de faire passer de l’aide d’urgence à ceux qui en ont le plus besoin. Mais le
gouvernement chinois entend garder sous strict contrôle tout ce qui a trait à ce sujet ultrasensible, et
si quelques journalistes occidentaux ainsi que des ONG travaillant sur place ont réussi à parer au
plus pressé et à donner des nouvelles sur l’ampleur du désastre et les urgences, n’entre pas qui veut
dans ces zones toujours sous haute surveillance militaire depuis les manifestations de 2008 –
d’ailleurs, des protestations ont encore sporadiquement lieu, et la répression n’a pas cessé, de jeunes
élèves d’une école secondaire ayant dernièrement été arrêtés dans la région pour avoir réclamé
l’indépendance et le retour du dalaï-lama… Et Pékin a refusé l’aide des équipes de secours
taïwanaises prêtes à se rendre sur place.
En attendant, ce sont les moines des monastères des environs qui sont venus à la rescousse
des sinistrés, aidant à mains nues les survivants à déblayer les corps et à récupérer de modestes biens
– une équipe de télévision occidentale a filmé une photo du dalaï-lama pieusement retirée des
décombres… Ce qui n’est pas forcément du goût des responsables chinois, dont l’un d’eux a cru
bon, selon un journal allemand qui rapporte le fait, de féliciter les moines « de témoigner ainsi leur
amour envers la nation, la religion et la patrie ». Comme propagande politique éhontée, on ne fait
guère mieux, alors que les moines, honnis par le pouvoir, s’apprêtaient à célébrer les rites funéraires
devant un monceau de corps sans vie, afin que les victimes soient dignement accompagnées selon la
tradition.
Les troupes chinoises dépêchées sur les lieux souffrent du mal d’altitude – mais les Tibétains
qui vivent déjà sous surveillance permanente renforcée craignent beaucoup de les voir prolonger
leur séjour commandé : nombre d’entre eux préfèrent quitter la ville et les « villages socialistes » où
ont été parqués des dizaines de milliers de nomades pour regagner les montagnes et les collines des
alentours, qu’ils jugent désormais plus sûres… Certains n’hésitent pas non plus à s’interroger, ne
serait-ce qu’à mi-voix, sur un avenir pour eux de plus en plus incertain, et mettent en cause à mots
couverts l’implantation de fabriques, la mise en exploitation des mines et la construction de barrages
sur toutes les grandes rivières de la région – autant de facteurs qui, à leurs yeux, représentent un
grave danger pour leur environnement et leur mode de vie, alors qu’eux-mêmes en sont réduits au
rôle de spectateurs passifs et impuissants, sans voix au chapitre.
Autant d’interrogations qui viennent à l’esprit et posent la question précise de la
responsabilité des barrages construits ou à venir (81 au programme sur le plateau tibétain) en ces
régions de haute altitude que les dirigeants chinois comptent transformer en réservoir hydraulique
pour une Chine toujours plus avide d’énergie afin de poursuivre une croissance débridée dans un but
se nourrissant de chimères… aux dépens des Tibétains. Pour l’heure, instruites d’expérience, des
associations internationales réclament de plus en plus fermement un moratoire sur ces chantiers
anarchiques dont les riverains ne sont pas consultés, alors qu’ils se retrouvent soudain privés de leur
gagne-pain ou confrontés à des catastrophes climatiques sans précédent dans leur histoire.
Le temps semblerait être venu d’ouvrir enfin les yeux, de regarder une carte et de ne pas
confondre avec une complaisance coupable – ajoutant l’insulte à la souffrance – Tibet et Chine.
Quoi qu’en disent les actuels dirigeants chinois, les Tibétains et les Chinois sont certes voisins, mais
leurs histoires sont différentes, comme leurs langues, leurs traditions, leur cultures et leurs
coutumes. Nul doute qu’à l’heure d’une société mondialisée comme aujourd’hui, il n’est guère
possible d’ignorer l’interdépendance sur laquelle elle se fonde. Il n’empêche, comme le relevait avec
un brin de malice le Dalaï-Lama lors de son récent passage à Zurich et en dépit de l’incivilité des
autorités helvétiques, nul ne s’est encore aventuré à l’appeler « le Dalaï-lama de Chine », ou encore
moins « le Dalaï-lama du Tibet de Chine », il est et demeure le « Dalaï-lama du Tibet ». C’est
précisément pourquoi il reste, aux yeux de son peuple et de beaucoup d’autres, que cela plaise ou
non à Pékin, le pivot d’une solution viable au différend tibéto-chinois. L’an dernier, après le passage
d’un cyclone dévastateur à Taiwan, le gouvernement de Taipeh avait consenti à une « visite
pastorale » du leader tibétain dans l’île – le ciel n’en était pas tombé pour autant sur la tête de
quiconque. Et si la direction du parti chinois avait réellement l’intention de répondre aux aspirations
tibétaines, que ne trouverait-elle pas le courage politique d’un geste semblable, qui lui vaudrait non
seulement la reconnaissance des Tibétains, mais également l’estime de la communauté
internationale, et peut-être d’une bonne partie de ses propres citoyens…
C.B.L.

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